Aller au contenu

Étude de document — Deux élèves, une même faute

Étude de documentÉtude de documentDifficile📄 Document20 min

Lisez l’extrait, puis répondez aux questions dans l’ordre : elles vont du repérage vers l’interprétation.

Document — Extrait du carnet d’enquête d’une sociologue en lycée

Mardi. Deux élèves de seconde ont été surpris en train de fumer dans la cour, ce que le règlement intérieur interdit. Le premier, Théo, est un élève discret dont les résultats sont bons : le conseiller principal d’éducation lui a rappelé la règle et l’a laissé repartir. Le second, Mehdi, avait déjà été signalé deux fois pour des retards ; il a été convoqué, puis exclu deux jours. « Avec lui, c’est toujours la même chose », m’a expliqué un surveillant.

Trois semaines plus tard, Mehdi manquait deux cours. Il m’a dit : « De toute façon, ici, je suis le mauvais élève. Alors autant. » En conseil de classe, son nom revient désormais dans la discussion avant même que ses notes soient lues.

Ce lycée interdit aujourd’hui de fumer dans son enceinte, comme le prévoit la loi. Plusieurs anciens élèves que j’ai rencontrés m’ont rappelé qu’une salle était réservée aux fumeurs de terminale au début des années 1980.

Source : Carnet d’enquête fictif rédigé pour l’exercice.
  1. Relevez les normes transgressées dans ce document et précisez, pour chacune, s’il s’agit d’une norme inscrite dans la loi ou d’une règle propre à l’établissement.

    Distinguez ce que sanctionne le règlement intérieur de ce que sanctionne le droit.

    Correction

    Trois transgressions apparaissent :

    • fumer dans l’enceinte du lycée : cette conduite relève à la fois du règlement intérieur et de la loi, qui interdit de fumer dans les établissements scolaires ;
    • les retards répétés de Mehdi : règle propre à l’établissement, sanctionnée par la vie scolaire ;
    • les deux cours manqués : là encore, une règle interne, dont la sanction relève du contrôle social formel exercé par l’établissement.

    Aucun de ces faits ne conduit devant un tribunal : on est dans le registre de la déviance et du contrôle formel institutionnel, non de la délinquance jugée pénalement.

  2. Le même acte a donné lieu à deux réactions différentes. Décrivez-les précisément, puis identifiez ce qui les explique.

    Correction

    Théo reçoit un simple rappel à la règle ; Mehdi est convoqué puis exclu deux jours. L’acte est pourtant identique.

    La différence ne tient donc pas à la gravité de la transgression, mais à ce que l’institution sait déjà de chacun : Théo est « discret » et a de bons résultats, Mehdi a déjà été signalé. La phrase du surveillant — « avec lui, c’est toujours la même chose » — montre que l’acte est interprété à travers une réputation constituée antérieurement. La réaction sociale dépend ainsi de l’identité sociale de l’auteur, et non seulement de son comportement.

  3. En quoi ce document illustre-t-il le processus d’étiquetage décrit par Howard Becker ?

    Correction

    Becker soutient que la déviance n’est pas une propriété de l’acte mais le produit de la réaction sociale : « est déviant celui à qui on est parvenu à appliquer cette étiquette ».

    Le document en donne une illustration complète. Une même transgression est traitée différemment selon l’auteur ; l’étiquette de « mauvais élève » est publiquement appliquée à Mehdi par la sanction ; elle est ensuite reprise par les autres membres de l’institution — le surveillant, puis le conseil de classe où « son nom revient avant même que ses notes soient lues ». L’étiquette devient un filtre à travers lequel tout son comportement est désormais lu.

  4. Expliquez la phrase de Mehdi : « De toute façon, ici, je suis le mauvais élève. Alors autant. » Quelles notions permettent de la rendre compréhensible ?

    Deux notions du chapitre sont attendues : l’une décrit ce que l’étiquette fait à l’identité, l’autre ce qu’elle produit dans la durée.

    Correction

    La phrase traduit d’abord une stigmatisation : l’étiquette n’est plus seulement portée par les autres, Mehdi la reprend à son compte et l’intègre à la définition qu’il donne de lui-même dans ce lieu (« ici, je suis le mauvais élève »).

    Elle annonce ensuite l’entrée dans une carrière déviante : puisque la conformité ne lui vaudra plus de reconnaissance et que la sanction paraît acquise d’avance, se conformer perd son intérêt (« alors autant »). Le contrôle social a produit ici l’effet inverse de celui qu’il visait : il a rendu la transgression plus probable au lieu de la décourager. C’est ce que la sociologie de l’étiquetage appelle la déviance secondaire, celle qui résulte de la réaction sociale et non de l’acte initial.

  5. Le dernier paragraphe évoque la salle fumeurs des années 1980. Que montre cette évolution sur la nature des normes ?

    Correction

    Un comportement aujourd’hui interdit — et sanctionné à la fois par l’établissement et par la loi — était, quarante ans plus tôt, non seulement toléré mais organisé par l’institution elle-même, qui y consacrait une salle.

    Cela établit le caractère relatif et historique des normes : ce n’est pas l’acte de fumer qui a changé, c’est la définition sociale qui en est donnée. Ce déplacement résulte d’un travail collectif — mobilisations sanitaires, campagnes, évolutions législatives — que Becker rattache à l’action d’« entrepreneurs de morale ». Il rappelle enfin qu’un comportement peut passer de la conformité à la déviance, puis à la délinquance, sans que ses auteurs aient changé.

Notions : norme déviance contrôle social étiquetage stigmatisation

Autres exercices du chapitre

Tout le chapitre : La déviance