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Étude de document — Le « made in France » et les chaînes de valeur mondiales

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Document — Ce qui reste de français dans ce que les Français consomment

Pour mesurer l'insertion d'un pays dans les chaînes de valeur mondiales, les économistes de l'Insee et de la Banque de France ont construit un indicateur de « made in » : la part de valeur ajoutée française contenue dans la demande finale des ménages, des entreprises et des administrations françaises. Chaque euro dépensé est décomposé en rémunérations de facteurs français d'un côté, contenu importé de l'autre — y compris les importations incorporées dans des produits fabriqués sur le territoire.

Entre 1965 et 2019, cet indicateur recule de 11 points, de 89 % à 78 %. La moyenne masque un contraste saisissant : pour les produits manufacturés, il s'effondre de 82 % à 38 %, soit une chute de 44 points. Autrement dit, sur 100 euros de biens industriels achetés en France, moins de 40 rémunèrent aujourd'hui du travail ou du capital localisés en France. Le mouvement n'a rien de spécifiquement français : l'Allemagne connaît une évolution parallèle, avec une baisse de 33 points sur ses produits manufacturés, dont le contenu national reste toutefois plus élevé, à 52 % en 2019.

Les auteurs simulent ensuite ce qu'apporterait l'implantation en France, plutôt qu'à l'étranger, d'un établissement industriel créant directement un milliard d'euros de valeur ajoutée. En tenant compte des achats effectués auprès des fournisseurs situés en France, l'effet d'entraînement serait de l'ordre de 2,0 dans l'industrie manufacturière — contre 1,6 seulement dans les services marchands, moins consommateurs d'intrants nationaux — et l'ensemble de l'économie gagnerait 24 400 emplois. Dans l'automobile, où le tissu de sous-traitance est dense, le multiplicateur d'emploi atteint 3,8. L'exercice comporte enfin un volet environnemental : produire en France plutôt qu'ailleurs augmenterait les émissions mesurées sur le territoire national, mais réduirait les émissions mondiales de 740 kilotonnes de CO₂ par milliard de valeur ajoutée, l'électricité française étant peu carbonée.

D'après Insee, Insee Analyses n° 89, « Produire en France plutôt qu'à l'étranger, quelles conséquences ? », A. Bourgeois et J. Montornès, octobre 2023.

Source : Insee, Insee Analyses n° 89, octobre 2023. · Champ : France et Allemagne, contenu en valeur ajoutée nationale de la demande intérieure finale, de 1965 à 2019 ; simulations réalisées à partir des tableaux entrées-sorties.
  1. Repérage. Que mesure exactement l'indicateur de « made in » construit dans cette étude, et comment a-t-il évolué entre 1965 et 2019 ?

    Distinguez soigneusement l'ensemble de la demande finale et les seuls produits manufacturés.

    Correction

    Réponse attendue : l'indicateur mesure la part de valeur ajoutée française contenue dans ce que les agents résidents en France achètent en dernier ressort — consommation des ménages, investissement, dépenses publiques. Il ne s'agit donc pas de la part des produits fabriqués en France, mais de la part de la dépense qui rémunère effectivement du travail et du capital situés en France, une fois retirés tous les intrants importés, y compris ceux incorporés dans des biens assemblés sur le territoire.

    Entre 1965 et 2019, il passe de 89 % à 78 %, soit une baisse de 11 points. Mais pour les seuls produits manufacturés, il chute de 82 % à 38 %, soit 44 points. Le décalage entre les deux chiffres s'explique par le poids croissant des services dans la demande finale : les services, largement non échangeables, ont un contenu national très élevé et soutiennent la moyenne.

  2. Calcul. Sur 100 euros de produits manufacturés achetés en France en 2019, combien d'euros correspondent à du contenu importé ? Comparez avec la situation allemande.

    Le contenu importé est le complément à 100 du « made in ».

    Correction

    Calcul attendu : 100 − 38 = 62 euros de contenu importé en France, contre 100 − 52 = 48 euros en Allemagne.

    En 1965, le contenu importé français n'était que de 100 − 82 = 18 euros. Il a donc été multiplié par près de 3,5 en un demi-siècle. L'écart avec l'Allemagne — 14 points en 2019 — est cohérent avec la spécialisation industrielle plus profonde de ce pays, dont le tissu de fournisseurs nationaux est resté plus dense.

  3. Interprétation. Pourquoi une même somme dépensée n'a-t-elle pas le même effet sur l'économie nationale selon qu'elle porte sur un produit manufacturé ou sur un service ?

    Comparez les deux effets d'entraînement cités dans le texte et demandez-vous d'où vient la différence.

    Correction

    Réponse attendue : le texte oppose un effet d'entraînement de 2,0 dans l'industrie manufacturière à 1,6 dans les services marchands. La différence tient au contenu en consommations intermédiaires nationales.

    Un établissement industriel achète beaucoup à d'autres entreprises : matières, composants, énergie, transport, maintenance, ingénierie. Lorsqu'il est implanté en France, une partie de ces achats s'adresse à des fournisseurs français, dont l'activité augmente à leur tour, ce qui déclenche une nouvelle vague de commandes. C'est ce mécanisme en cascade qui explique qu'un milliard d'euros de valeur ajoutée directe en génère finalement deux, et 24 400 emplois dans l'ensemble de l'économie.

    Dans les services marchands, la part des consommations intermédiaires est plus faible : la valeur ajoutée est concentrée dans la rémunération du travail sur place, et l'effet en cascade est plus court. L'automobile, avec son multiplicateur d'emploi de 3,8, représente le cas extrême inverse : la densité de la sous-traitance y est maximale.

    Cette différence est l'un des arguments avancés en faveur des politiques de réindustrialisation : ce n'est pas seulement l'usine qui compte, c'est l'écosystème de fournisseurs qu'elle fait vivre.

  4. Interprétation. Le texte affirme que produire en France augmenterait les émissions nationales tout en réduisant les émissions mondiales. Comment cette apparente contradiction s'explique-t-elle ?

    Distinguez les émissions mesurées sur le territoire et celles associées à la consommation, où qu'elles aient lieu.

    Correction

    Réponse attendue : il n'y a contradiction qu'en apparence, parce que deux périmètres différents sont utilisés.

    Les émissions territoriales ne comptabilisent que ce qui est émis à l'intérieur des frontières. Ouvrir une usine en France y ajoute donc des émissions, et l'indicateur national se dégrade.

    Mais si cette usine remplace une production qui aurait eu lieu dans un pays où l'électricité est produite à partir de charbon, les émissions évitées à l'étranger dépassent les émissions ajoutées en France. Le bilan mondial s'améliore de 740 kilotonnes de CO₂ par milliard d'euros de valeur ajoutée, parce que le mix électrique français est peu carboné.

    Ce raisonnement éclaire une limite majeure des statistiques d'émissions territoriales : un pays peut afficher une baisse de ses émissions simplement parce qu'il a délocalisé ses industries lourdes, tout en continuant à consommer les mêmes produits. C'est pourquoi on calcule aussi l'empreinte carbone, qui inclut les émissions incorporées dans les importations.

  5. Ouverture. Ces résultats justifient-ils de relocaliser massivement la production industrielle en France ?

    Le texte simule les gains d'une relocalisation ; demandez-vous ce qu'il ne mesure pas.

    Correction

    Réponse attendue : les résultats donnent des arguments sérieux — 2,0 de valeur ajoutée et 24 400 emplois par milliard, gain climatique mondial, moindre dépendance aux chaînes d'approvisionnement lointaines — mais ils ne suffisent pas à trancher, pour trois raisons.

    D'abord, l'exercice raisonne à consommations inchangées. Or produire en France coûte davantage : les prix augmenteraient, ce qui réduirait le pouvoir d'achat, en particulier celui des ménages modestes, et diminuerait les quantités consommées. Le gain net est donc surestimé.

    Ensuite, la simulation ne dit pas si ces productions trouveraient des clients. Une usine relocalisée doit affronter la concurrence internationale ; sans avantage de coût ni de qualité, elle ne survivrait qu'avec des subventions ou une protection tarifaire durables, dont le coût pèserait sur les contribuables et sur les entreprises utilisatrices.

    Enfin, la chute du « made in » manufacturier de 82 % à 38 % n'est pas seulement le fruit de mauvais choix : elle traduit aussi la spécialisation internationale, qui a permis d'obtenir des biens moins chers et de concentrer les facteurs français sur les segments où ils sont les plus productifs.

    Une réponse solide conclut sur un arbitrage plutôt que sur un verdict : relocaliser de manière ciblée, sur les productions jugées stratégiques ou celles où l'écart de coût est faible, plutôt que massivement.

Notions : chaîne de valeur mondiale firme multinationale spécialisation protectionnisme

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