Étude de document — La tragédie des communs
Lisez le texte puis répondez aux questions, du repérage vers l'interprétation.
Document — Un pâturage ouvert à tous
Imaginons un pâturage ouvert à tous les éleveurs d'un village. Chacun peut y conduire autant de bêtes qu'il le souhaite : personne n'a le droit d'en écarter quiconque. Un éleveur qui ajoute une vache supplémentaire en retire la totalité du bénéfice, puisqu'il en vendra le lait et la viande. En revanche, l'herbe consommée par cette vache manquera à tous les troupeaux du village : le coût est partagé entre l'ensemble des éleveurs.
Le calcul individuel est donc sans ambiguïté : chaque éleveur a intérêt à agrandir son troupeau, et cela reste vrai pour tous, simultanément. Le pâturage se dégrade, l'herbe ne se renouvelle plus, et la ressource finit par disparaître au détriment de chacun.
Les solutions envisagées sont de trois ordres. La première consiste à privatiser le pâturage en le divisant en parcelles clôturées : chaque propriétaire supporte alors les conséquences de ses propres décisions. La deuxième confie à l'autorité publique le soin de fixer un nombre maximal de bêtes par éleveur et de sanctionner les dépassements. La troisième, mise en évidence par les travaux d'Elinor Ostrom, montre que des communautés d'usagers parviennent parfois à s'autoréguler durablement, en élaborant leurs propres règles de prélèvement et en organisant une surveillance mutuelle.
-
Relevez dans le texte les deux caractéristiques du pâturage qui en font un bien commun.
Cherchez une phrase qui dit qui peut accéder à la ressource, et une autre qui dit ce qui se passe quand une bête supplémentaire y broute.
Correction
Non-excluabilité : « personne n'a le droit d'en écarter quiconque ». L'accès au pâturage est libre, on ne peut exclure aucun éleveur de son usage.
Rivalité : « l'herbe consommée par cette vache manquera à tous les troupeaux du village ». La consommation d'un usager réduit la quantité disponible pour les autres.
C'est bien la combinaison de ces deux propriétés qui définit un bien commun et le distingue à la fois du bien privé (excluable) et du bien collectif (non rival).
-
Expliquez pourquoi le comportement de chaque éleveur est rationnel individuellement, alors que le résultat collectif est désastreux.
Comparez ce que l'éleveur gagne et ce qu'il supporte réellement du coût qu'il provoque.
Correction
Réponse attendue : l'éleveur qui ajoute une bête encaisse la totalité du bénéfice (le lait et la viande de cette vache), mais ne supporte qu'une fraction du coût, puisque la dégradation de l'herbe est partagée entre tous les éleveurs du village. Son calcul individuel le pousse donc toujours à agrandir son troupeau.
Comme ce raisonnement vaut simultanément pour tous, la somme des décisions rationnelles aboutit à l'épuisement de la ressource : c'est une externalité négative que chacun impose aux autres sans la payer. On retrouve ici la logique du passager clandestin : chacun profite de la ressource commune sans contribuer à sa préservation.
-
Le texte présente trois solutions. Pour chacune, indiquez sur quel mécanisme elle agit.
Demandez-vous à chaque fois quelle propriété du bien est modifiée : la rivalité, l'excluabilité, ou les incitations des usagers.
Correction
1. La privatisation rend le bien excluable : en clôturant les parcelles, on transforme le bien commun en bien privé. Chaque propriétaire supporte désormais le coût de la surexploitation de sa parcelle, l'externalité est internalisée.
2. La réglementation publique ne modifie pas la nature du bien mais contraint les quantités prélevées : un plafond par éleveur, assorti de sanctions, empêche la course au prélèvement. C'est la logique du quota de pêche ou du plafond d'émissions.
3. L'autorégulation communautaire (Ostrom) agit sur les incitations et la confiance mutuelle : des règles élaborées par les usagers eux-mêmes, avec surveillance réciproque et sanctions graduées, rendent la coopération durable sans privatisation ni autorité extérieure.
-
Citez deux ressources contemporaines qui posent le même problème que ce pâturage, et justifiez votre choix.
Pensez à des ressources dont l'accès est difficile à interdire et qui s'épuisent lorsqu'on les prélève.
Correction
Exemples attendus (deux suffisent, à condition d'être justifiés) :
- Les stocks de poissons en haute mer : nul ne peut interdire l'accès aux eaux internationales (non-excluabilité), et chaque tonne pêchée manque aux autres flottes (rivalité). D'où les quotas de pêche.
- Les nappes phréatiques partagées entre agriculteurs : chaque prélèvement abaisse le niveau de la nappe pour tous.
- L'atmosphère comme réceptacle des émissions de gaz à effet de serre : sa capacité d'absorption est limitée et aucun pays ne peut être exclu de son usage.
- Une forêt en accès libre, menacée par la surcoupe.
Une réponse complète nomme la ressource, montre qu'elle est rivale et non excluable, et cite l'instrument de régulation associé.
-
Le texte conclut-il que l'intervention de l'État est la seule issue possible ? Discutez.
Relisez attentivement le dernier paragraphe.
Correction
Réponse attendue : non. Le texte présente la réglementation publique comme une solution parmi trois. La privatisation confie la régulation au droit de propriété et au marché ; l'autorégulation communautaire, documentée par Elinor Ostrom, montre que des groupes d'usagers — pêcheurs, irrigants, éleveurs — parviennent à établir eux-mêmes des règles de prélèvement stables et à les faire respecter.
Ce résultat nuance la conclusion trop rapide selon laquelle toute défaillance du marché appellerait mécaniquement l'État. Il reste que ces solutions ont des conditions d'efficacité : la privatisation suppose que l'on puisse délimiter la ressource, ce qui est impossible pour l'atmosphère ; l'autorégulation suppose un groupe d'usagers identifiés et durables, ce qui n'est pas le cas d'un bien commun mondial. Le choix de l'instrument dépend donc de la nature concrète de la ressource.