Étude de document — « L'opinion publique n'existe pas »
Lisez le texte puis répondez aux questions, du repérage vers l'interprétation.
Document — Les trois postulats du sondage d'opinion
En 1972, le sociologue Pierre Bourdieu prononce une conférence au titre provocateur : « L'opinion publique n'existe pas », publiée l'année suivante. Il n'y conteste pas l'existence d'opinions, mais l'idée que leur addition par sondage produirait une réalité collective.
Son argumentation repose sur la mise en évidence de trois postulats implicites de l'enquête d'opinion. Le premier suppose que toute personne interrogée est capable de produire une opinion sur la question posée. Or l'aptitude à formuler un avis politique constitué est inégalement distribuée : elle dépend du niveau de diplôme, de l'intérêt pour la politique, de la familiarité avec le vocabulaire des débats publics. En obligeant chacun à choisir une réponse, le questionnaire fabrique des opinions là où il n'y avait qu'indifférence.
Le deuxième postulat consiste à admettre que toutes les opinions se valent, puisque le sondage les additionne une à une. Cette égalité arithmétique masque des différences décisives : une conviction ancienne, partagée par un groupe organisé et prêt à se mobiliser, ne pèse pas du même poids politique qu'un avis formulé au téléphone en quelques secondes.
Le troisième postulat, le moins visible, tient au choix des questions elles-mêmes. Poser une question, c'est déjà décider de ce qui mérite d'être discuté, et donc reprendre à son compte les préoccupations de ceux qui commandent l'enquête. Les problèmes que le sondage ne pose pas restent invisibles.
Bourdieu en tire une conclusion politique : le sondage produit un artefact qui ressemble à une opinion publique, et cet artefact sert ensuite d'argument d'autorité dans le débat.
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Relevez dans le texte les trois postulats du sondage d'opinion identifiés par Pierre Bourdieu.
Chaque postulat est présenté dans un paragraphe distinct. Reformulez-le en une phrase courte.
Correction
Réponse attendue :
- Toute personne interrogée est capable de produire une opinion sur la question posée.
- Toutes les opinions se valent, ce qui autorise à les additionner.
- Il existe un accord sur les questions qui méritent d'être posées.
Attention à ne pas confondre les postulats (les présupposés implicites du sondage) avec les critiques que Bourdieu leur adresse.
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D'après le texte, de quoi dépend la capacité à formuler une opinion politique constituée ?
Repérez l'énumération du deuxième paragraphe.
Correction
Réponse attendue : elle dépend du niveau de diplôme, de l'intérêt porté à la politique et de la familiarité avec le vocabulaire du débat public. Autrement dit, la compétence politique est socialement distribuée : elle est le produit d'une socialisation, non une qualité individuelle également répartie.
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Expliquez, avec vos propres mots, pourquoi additionner des opinions peut être trompeur.
Comparez deux opinions ayant le même poids dans le total du sondage mais un poids politique très différent.
Correction
Réponse attendue : dans le total d'un sondage, chaque réponse compte pour une unité. Or une opinion ancienne, portée par un groupe organisé et prêt à manifester ou à voter en fonction d'elle, a des effets politiques bien supérieurs à un avis donné sans conviction à un enquêteur au téléphone.
L'addition suppose donc une équivalence entre des opinions qui diffèrent par leur intensité, leur ancienneté et leur capacité de mobilisation. Le sondage mesure un nombre de réponses, pas un rapport de force.
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Le titre « L'opinion publique n'existe pas » signifie-t-il que les gens n'ont pas d'opinion ? Justifiez votre réponse.
Distinguez les opinions individuelles, qui existent bel et bien, et l'entité collective que le sondage prétend mesurer.
Correction
Réponse attendue : non. Bourdieu ne nie pas que les individus aient des opinions : il conteste l'existence de l'entité collective, unifiée et mesurable, que le sondage prétend révéler. Ce qu'il appelle un « artefact » est le produit de l'instrument de mesure lui-même : sans le questionnaire, ce total n'existerait pas.
Le titre est volontairement provocateur : il vise à rappeler que l'opinion publique mesurée par sondage est construite par la méthode d'enquête, et non simplement enregistrée.
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Quelle est, selon la dernière phrase du texte, la conséquence politique de la publication des sondages ?
Interrogez-vous sur l'usage qui est fait du chiffre une fois qu'il est publié.
Correction
Réponse attendue : le résultat du sondage devient un argument d'autorité dans le débat public. Invoquer « ce que veulent les Français » permet de clore une discussion en se réclamant d'une majorité, alors que ce total est le produit d'une méthode discutable.
On peut nuancer : les sondages ont aussi une fonction démocratique, en donnant une visibilité à des opinions minoritaires ou peu organisées, et en fournissant aux gouvernants une information autre que celle des groupes de pression. La critique de Bourdieu invite à un usage prudent, pas nécessairement à la suppression de l'instrument.