Étude de document — Croissance verte ou décroissance : que dit le découplage observé ?
Lisez le texte, puis répondez aux questions dans l’ordre.
Document — Croissance et décarbonation : ce que montre, et ce que ne montre pas, le découplage
Produire, construire, transporter s'accompagne d'émissions de gaz à effet de serre. Ces émissions sont, au sens économique, une externalité négative : leur coût social n'est supporté ni par le producteur ni par le consommateur. Mais l'intensité carbone de l'activité, c'est-à-dire la quantité d'émissions par unité produite, n'est pas fixée une fois pour toutes : elle dépend des techniques employées.
D'où la question du découplage. Une étude citée par la Direction générale du Trésor observe qu'entre 2015 et 2018, 32 pays sur 116 ont réussi un découplage dit « absolu » entre leurs émissions territoriales et leur activité : leurs émissions ont baissé alors que leur PIB augmentait. Ils ne sont plus que 23 lorsque l'on raisonne en empreinte, c'est-à-dire en incluant les émissions liées aux importations. Sur une période plus longue, cinq des vingt-cinq principaux pays émetteurs, dont la France, ont connu un tel découplage entre 2005 et 2018 : le PIB français a progressé de 15,5 % pendant que ses émissions territoriales reculaient de 16,8 %. Le découplage est dit « relatif » lorsque les émissions augmentent, mais moins vite que le PIB : c'est la situation observée au niveau mondial.
Deux réserves accompagnent ce constat. D'abord, la baisse des émissions d'un pays peut résulter d'un simple déplacement de sa production vers des pays aux politiques climatiques moins exigeantes — ce que l'on appelle une fuite de carbone : la pollution « produite » devient alors pollution « importée », sans bénéfice pour le climat mondial. Ensuite, l'ampleur du découplage observé reste très inférieure à celle qu'exigent les objectifs climatiques : l'objectif européen de réduction des émissions nettes de 55 % en 2030 par rapport à 1990 suppose de doubler le rythme annuel de baisse des émissions par rapport à celui de la période 2005-2019.
Le débat oppose alors deux positions. La « croissance verte », concept promu notamment par l'OCDE, désigne une croissance compatible avec une préservation significative de l'environnement ; la « décroissance » soutient au contraire que la transition n'est possible qu'en réduisant la production. Au sein même de la croissance verte, deux lectures s'opposent : l'une, techno-optimiste, attend des innovations de rupture décarbonées de nouveaux gains de productivité ; l'autre, vers laquelle un consensus tend à se former, admet que la transition sera coûteuse à court terme mais bénéfique à long terme — le coût de la transition restant très inférieur au coût de l'inaction.
D'après Direction générale du Trésor, P.-L. Girard, C. Le Gall, W. Meignan et P. Wen, « Croissance et décarbonation de l'économie », Trésor-Éco n° 315, octobre 2022.
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Définissez, à partir du texte, le découplage absolu et le découplage relatif. Illustrez chacun par un exemple tiré du document.
Correction
Découplage absolu : les émissions de gaz à effet de serre diminuent en niveau alors que le PIB augmente. Exemple du texte : la France entre 2005 et 2018, avec un PIB en hausse de 15,5 % et des émissions territoriales en baisse de 16,8 %. Trente-deux pays sur cent seize se trouvaient dans cette situation entre 2015 et 2018.
Découplage relatif : les émissions continuent d'augmenter, mais moins vite que le PIB. L'intensité carbone de la production baisse, sans que la quantité totale émise diminue. Exemple du texte : la situation observée au niveau mondial.
Pourquoi la distinction est décisive : seul le découplage absolu réduit la quantité de gaz à effet de serre rejetée chaque année. Le découplage relatif ralentit l'aggravation du problème, il ne le résout pas. Or c'est bien la concentration cumulée de gaz dans l'atmosphère qui détermine le réchauffement : tant que les émissions annuelles restent positives, cette concentration continue de croître.
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Le nombre de pays en découplage absolu passe de 32 à 23 lorsque l'on raisonne en empreinte plutôt qu'en émissions territoriales. Expliquez ce résultat et ce qu'il implique.
Pensez à ce que devient une usine fermée en France dont la production est désormais importée.
Correction
Explication. L'inventaire territorial comptabilise les émissions produites sur le sol d'un pays. L'empreinte comptabilise les émissions associées à ce que ce pays consomme, y compris celles qui ont été rejetées à l'étranger pour fabriquer les biens qu'il importe.
Lorsqu'une production sort du territoire, les émissions correspondantes disparaissent de l'inventaire territorial mais restent dans l'empreinte, puisque les biens continuent d'être consommés. Neuf des trente-deux pays en découplage absolu territorial perdent ce statut en approche empreinte : leur amélioration apparente était donc, au moins en partie, un déplacement géographique de la pollution, ce que le texte nomme une fuite de carbone et non une réduction réelle.
Implication. Un pays peut afficher de bons résultats climatiques tout en ayant simplement délocalisé ses activités les plus émettrices. Juger de la soutenabilité d'une trajectoire de croissance à partir des seuls indicateurs territoriaux revient donc à surestimer les progrès accomplis. La cohérence exige de raisonner à l'échelle où le problème se pose — l'atmosphère est un bien commun mondial —, ce qui est aussi l'argument des politiques d'ajustement carbone aux frontières.
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Rattachez les deux positions présentées à la fin du texte — « croissance verte » et « décroissance » — au débat entre soutenabilité faible et soutenabilité forte étudié en cours.
Le point commun des deux débats est la question de la substituabilité entre les formes de capital.
Correction
La croissance verte relève de la soutenabilité faible. Elle suppose qu'il est possible de continuer à accroître la production tout en réduisant suffisamment la pression sur l'environnement, grâce à des techniques moins intensives en carbone. Cela revient à admettre que le capital naturel dégradé peut être compensé par du capital technique et du capital humain : ce que l'on prélève d'un côté, on le remplace de l'autre. La version techno-optimiste évoquée dans le texte pousse cette logique à son terme, en attendant des innovations de rupture non seulement la décarbonation, mais de nouveaux gains de productivité.
La décroissance relève de la soutenabilité forte. Elle nie la substituabilité : si le progrès technique ne peut pas décarboner assez vite, la seule variable d'ajustement restante est le volume de la production. Certains éléments du capital naturel — un climat stable, la biodiversité — sont considérés comme irremplaçables, ce qui impose une limite physique à l'activité, quel que soit le capital produit accumulé par ailleurs.
Ce que le texte apporte au débat. Il ne tranche pas, mais il déplace la discussion du terrain des principes vers celui des faits. Le découplage absolu existe : la France en fournit un exemple, ce qui affaiblit l'idée que croissance et émissions seraient indissociables. Mais son ampleur reste très insuffisante : l'objectif européen de − 55 % en 2030 par rapport à 1990 exigerait de doubler le rythme annuel de réduction observé entre 2005 et 2019. La question n'est donc pas de savoir si le découplage est possible, mais s'il peut être assez rapide et assez général.
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« Le coût de la transition resterait bien inférieur au coût de l'inaction. » Expliquez cette phrase, puis indiquez pourquoi elle ne suffit pas à faire disparaître les résistances politiques à la transition.
Comparez la temporalité des coûts et celle des bénéfices, ainsi que la répartition des uns et des autres entre les agents.
Correction
1. Le sens de la phrase. Ne rien faire n'est pas une option gratuite. L'inaction expose l'économie aux dommages du changement climatique : événements extrêmes, pertes agricoles, dégradation de la santé, destruction d'infrastructures, déplacements de population. Ces coûts sont durables et pour partie irréversibles. La transition, elle, a un coût : investissements massifs de décarbonation, hausse du coût relatif des activités émettrices, réallocation de la main-d'œuvre entre secteurs. Le texte indique que l'effet macroéconomique net de la transition reste incertain et pourrait, dans certains scénarios, peser sur la croissance pendant la phase d'ajustement — mais que ce coût demeure très inférieur à celui de l'inaction.
2. Pourquoi cela ne suffit pas à emporter la décision.
- Le décalage temporel. Les coûts de la transition sont immédiats et visibles ; les bénéfices sont différés et, pour l'essentiel, se mesurent en dommages évités, donc jamais observés. Un dommage évité ne se voit pas, une facture de rénovation se voit.
- La répartition inégale des coûts. Le coût agrégé étant faible ne signifie pas qu'il soit réparti uniformément. Il se concentre sur certains secteurs, certains territoires et certains ménages — ceux dont l'emploi dépend d'activités émettrices, ceux qui sont contraints d'utiliser leur voiture, ceux qui ne peuvent financer une rénovation. C'est un problème de la même nature que celui posé par la destruction créatrice : un solde global positif est compatible avec des trajectoires individuelles fortement dégradées.
- L'inégale répartition dans l'espace et le temps. Les bénéfices climatiques d'un effort national sont mondiaux et pour partie captés par d'autres pays, alors que les coûts sont nationaux : chacun a intérêt à ce que les autres agissent. C'est le problème classique du bien commun.
3. Ce qui en découle. Le texte souligne que les politiques de décarbonation doivent s'accompagner de mesures de soutien aux agents les plus vulnérables, et que la formation professionnelle joue un rôle important pour faciliter les réallocations d'emplois. L'acceptabilité de la transition n'est pas un supplément d'âme : c'est une condition de sa faisabilité.