Analyse de document — Comment l'Insee fabrique les catégories socioprofessionnelles
Lisez le texte, puis répondez aux questions dans l'ordre.
Document — Une nomenclature n'est pas un décalque du réel
Créée en 1954 sous le nom de CSP, refondue en 1982, révisée en 2003 puis en 2020, la nomenclature française des professions et catégories socioprofessionnelles n'est pas une photographie de la société : c'est une convention statistique, régulièrement retouchée pour continuer à décrire un monde du travail qui change. Elle enregistre les manières dont les activités de travail sont organisées, nommées et qualifiées dans les milieux professionnels eux-mêmes, en combinant plusieurs variables : le statut d'indépendant ou de salarié, le nombre de salariés de l'entreprise, la position professionnelle et le caractère public ou privé de l'employeur.
La rénovation conduite en 2018-2019 illustre la tension propre à ce type d'outil : actualiser sans rompre la comparaison dans le temps. Les groupes et catégories agrégés, ceux que l'on manipule le plus couramment, ont donc été conservés tels quels, tandis que le niveau fin des professions était entièrement refondu : environ 310 rubriques au lieu des 486 précédentes, de tailles plus homogènes, complétées par un niveau intermédiaire de 126 professions regroupées. Dans la fonction publique, le classement tient désormais compte du contenu réel des tâches et non de la seule position administrative.
Deux innovations élargissent la lecture de la structure sociale. Une « PCS Ménage », organisée en sept groupes et seize sous-groupes, code la position du foyer à partir de ses deux principaux adultes, au lieu de la rapporter à une unique personne de référence. Un « schéma de classes d'emploi » met par ailleurs au premier plan des clivages devenus centraux dans la détermination des positions sociales : indépendant ou salarié, emploi qualifié ou peu qualifié, contrat stable ou à durée limitée, secteur public ou privé.
D'après Insee, « La nomenclature socioprofessionnelle 2020 », Courrier des statistiques n° 4, juin 2020. Synthèse rédigée à partir de cette publication.
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Relevez dans le texte les variables à partir desquelles une profession est classée dans la nomenclature. Ces variables correspondent-elles à celles que vous avez étudiées en cours ?
Restez au niveau du repérage avant de comparer avec le cours.
Correction
Le texte cite quatre variables : le statut (indépendant ou salarié), le nombre de salariés de l'entreprise, la position professionnelle et la nature publique ou privée de l'employeur. Il ajoute que, dans la fonction publique, le classement tient désormais compte du contenu réel des tâches et non plus seulement de la position administrative.
On retrouve bien les critères du cours — métier, statut, qualification, position hiérarchique, secteur d'activité —, formulés dans le vocabulaire de la statistique publique. Deux absences méritent d'être soulignées : ni le revenu, ni le diplôme ne figurent parmi les critères de construction, même s'ils sont fortement corrélés au classement obtenu. C'est ce qui explique qu'un groupe puisse être moins bien rémunéré qu'un groupe situé en dessous de lui dans la nomenclature, comme les employés par rapport aux ouvriers.
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Le texte affirme qu'une nomenclature « n'est pas une photographie de la société ». Expliquez cette formule.
Demandez-vous qui décide des frontières entre les groupes, et ce qui se passerait si l'on retenait d'autres critères.
Correction
Une nomenclature est une construction. Les frontières entre groupes ne sont pas données dans le réel : elles résultent de choix — quels critères retenir, à quel niveau de finesse découper, où placer un métier situé à la limite de deux groupes. Ces choix sont discutés collectivement, ici dans le cadre d'un groupe de travail, et ils enregistrent des compromis sociaux : la façon dont les professions se nomment et se hiérarchisent elles-mêmes.
Le texte le montre par un exemple décisif : le niveau fin est passé de 486 à environ 310 rubriques sans que la structure sociale de la France ait changé entre-temps. C'est l'instrument de mesure qui a changé, pas la réalité mesurée.
Il en découle une précaution de méthode : les PCS sont un outil de classement statistique, non des classes sociales au sens de Marx. Elles ne supposent ni conscience collective, ni antagonisme, ni mobilisation. Un groupe de la nomenclature peut être parfaitement délimité par l'Insee sans que ses membres se perçoivent comme formant un groupe.
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Pourquoi la création d'une « PCS Ménage » à partir des deux principaux adultes du foyer constitue-t-elle un progrès ? Reliez votre réponse aux transformations de la famille et du travail.
Pensez à ce que suppose implicitement la notion de « personne de référence » unique.
Correction
La notion de personne de référence revenait à résumer la position sociale d'un ménage à celle d'un seul de ses membres, en pratique l'homme du couple. Cette convention était acceptable tant qu'un modèle familial dominait : un couple stable dont un seul membre exerçait une activité rémunérée.
Deux transformations l'ont rendue intenable. D'une part, la généralisation de l'activité professionnelle des femmes fait que les deux membres d'un couple occupent souvent des positions différentes : classer le ménage d'après le seul homme efface la position de la femme, ce qui biaise notamment les analyses de mobilité sociale et de niveau de vie. D'autre part, la diversification des configurations familiales — vie seule, monoparentalité, recompositions — rend la désignation d'une « personne de référence » de plus en plus arbitraire.
Coder à partir des deux principaux adultes permet donc de décrire des ménages socialement mixtes, et de mesurer les effets de l'homogamie ou de son absence sur les conditions d'existence. C'est un exemple de la façon dont un instrument statistique doit se réviser pour suivre l'évolution de son objet.
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Le « schéma de classes d'emploi » met en avant l'opposition entre emplois stables et emplois à durée limitée. En quoi cet ajout est-il révélateur des transformations de la société salariale ?
Demandez-vous ce qui distingue deux salariés occupant le même métier avec des contrats différents.
Correction
La nomenclature historique classe d'abord selon le métier, la qualification et la position hiérarchique. Elle rend donc mal compte d'un clivage qui s'est renforcé depuis les années 1980 : à métier identique, deux salariés peuvent connaître des conditions d'existence très différentes selon qu'ils occupent un emploi stable ou un contrat à durée limitée. La précarité affecte le revenu, mais aussi l'accès au logement et au crédit, la capacité à se projeter, la santé et le rapport au travail lui-même.
En retenant explicitement l'opposition entre indépendants et salariés, entre emplois qualifiés et peu qualifiés, entre contrats stables et à durée limitée, entre public et privé, le schéma de classes d'emploi cherche à saisir ces lignes de partage nouvelles sans toucher aux catégories historiques.
On peut lire cet ajout comme une réponse partielle à la thèse de la polarisation : si les positions se différencient de plus en plus à l'intérieur d'un même groupe socioprofessionnel, un instrument fondé sur le seul métier risque de masquer la fragmentation. L'Insee fait ici coexister deux grilles plutôt que d'en substituer une à l'autre, ce qui permet de conserver les séries longues tout en explorant d'autres découpages.
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À partir de ce document et du cours, montrez que la question « les classes sociales existent-elles ? » ne se confond pas avec la question « les PCS sont-elles un bon outil ? ».
Distinguez le plan de l'existence sociale des groupes et celui de leur mesure statistique.
Correction
Il s'agit de deux plans distincts.
Le plan de la mesure. Les PCS sont un instrument conventionnel, périodiquement révisé, dont on peut discuter la pertinence : les critères retenus sont-ils encore les bons ? Le découpage rend-il compte de la précarité, de la féminisation, du patrimoine ? La rénovation de 2020 est précisément une réponse à ces critiques. Mais montrer qu'un instrument est imparfait ne dit rien de l'existence de ce qu'il mesure : un thermomètre mal gradué n'abolit pas la fièvre.
Le plan de l'existence sociale. Savoir si les classes sociales existent suppose d'établir, d'un côté, des inégalités objectives durables entre groupes — les documents du chapitre en fournissent plusieurs mesures : salaires, patrimoine, espérance de vie, pratiques culturelles, localisation résidentielle — et, de l'autre, l'existence d'une identité collective et de mobilisations. Marx distingue précisément la classe en soi, définie par la position objective, et la classe pour soi, qui suppose la conscience et l'organisation.
Conclusion attendue. On peut donc soutenir simultanément que les PCS sont un outil discutable et que les inégalités de classe sont massives ; ou, à l'inverse, juger l'outil satisfaisant tout en estimant que les identités de classe se sont affaiblies. Confondre les deux questions conduit à deux erreurs symétriques : croire que réviser une nomenclature ferait disparaître les inégalités, ou déduire de l'existence de la nomenclature qu'elle décrit des classes au sens sociologique fort.