Étude de document — La socialisation au langage dès la première année
Lisez le document, puis répondez aux questions dans l’ordre : elles vont du repérage vers l’interprétation.
Document — Parler, chanter, lire : la primo-socialisation au langage
Depuis 2011, le panel Elfe suit un échantillon représentatif de 18 300 enfants nés en France. En s’appuyant sur les enquêtes réalisées pendant la première année de vie, deux chercheuses du ministère de la Culture ont observé trois formes d’interaction langagière entre les parents et le bébé : rester calmement avec l’enfant et lui parler, lui chanter des comptines, lui lire des livres.
Ces trois activités sont très répandues, mais elles ne sont pas partagées également par les deux parents. Parler à l’enfant les mobilise autant l’un que l’autre : 97 % des mères et 97 % des pères le font. En revanche, 5 % seulement des mères ne chantent jamais de comptines à leur enfant, contre plus d’un quart des pères ; et les mères sont environ deux fois plus nombreuses que les pères à lui lire souvent des livres.
Le sexe de l’enfant intervient aussi, surtout du côté du père : parmi les parents qui ne lisent que rarement ou jamais d’histoires, 54 % ont un garçon et 46 % une fille. Les auteures rapprochent ce résultat de travaux montrant que le père contribue davantage que la mère à catégoriser très tôt les activités selon le sexe de l’enfant.
Le milieu social oriente enfin le registre choisi. Les pères les moins diplômés parlent plus souvent à leur enfant que les plus diplômés (81 % contre 74 %), et l’écart est le même, atténué, chez les mères (84 % contre 81 %). À l’inverse, les parents les plus diplômés sont près d’une fois et demie plus nombreux à lui lire souvent des histoires. Les mères cadres ou exerçant une profession intellectuelle supérieure chantent plus souvent des comptines que les mères ouvrières (75 % contre 66 %).
D’après N. Berthomier et S. Octobre, « Primo-socialisation au langage », Culture études 2018-2, ministère de la Culture (DEPS), 2018.
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Relevez les données qui montrent que mères et pères ne s’investissent pas de la même façon dans la socialisation au langage.
Correction
Trois données l’établissent :
- parler à l’enfant est une activité aussi répandue chez les uns que chez les autres : 97 % des mères et 97 % des pères ;
- chanter des comptines différencie nettement : 5 % des mères ne le font jamais, contre plus d’un quart des pères ;
- lire des livres également : les mères sont environ deux fois plus nombreuses que les pères à le faire souvent.
La répartition n’est donc pas globale mais sélective : plus une activité s’éloigne de la simple parole quotidienne et se rapproche d’un registre culturel — chanter, lire —, plus elle est prise en charge par les mères.
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Le document indique que, parmi les parents qui ne lisent que rarement ou jamais d’histoires, 54 % ont un garçon et 46 % une fille. Comment interpréter cet écart ?
Réfléchissez à ce que cet écart révèle du regard porté sur l’enfant, dès la première année.
Correction
L’écart est faible en apparence — huit points — mais il porte sur des enfants de moins d’un an, qui ne peuvent manifester aucune préférence. Il ne peut donc venir que des attentes des parents : la lecture d’histoires est un peu plus systématiquement proposée aux filles qu’aux garçons.
Les auteures soulignent que cette différenciation vient surtout du père. Dès la première année, celui-ci associe plus fortement certaines activités à l’un ou l’autre sexe : la lecture, activité calme et « féminine », est un peu plus offerte aux filles.
Sociologiquement, cela signifie que la socialisation différenciée selon le genre commence avant tout apprentissage conscient, et qu’elle ne prend pas la forme d’interdits mais d’inflexions minuscules et répétées : quelques histoires de plus, quelques comptines de moins. Additionnées sur des années, ces différences produisent des dispositions durables — ce qu’on retrouve plus tard dans l’écart de lecture entre filles et garçons à l’adolescence.
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Que montre le document sur le lien entre le diplôme des parents et la forme prise par la socialisation au langage ?
Attention : il ne s’agit pas de dire quels parents s’occupent « plus » de leur enfant, mais comment.
Correction
Le document ne dit pas que les parents diplômés s’occupent davantage de leur enfant, mais qu’ils s’en occupent autrement.
Les pères les moins diplômés parlent plus souvent à leur enfant que les plus diplômés (81 % contre 74 %), et l’on retrouve le même sens d’écart, atténué, chez les mères (84 % contre 81 %) : le registre oral est davantage investi dans les familles les moins diplômées.
À l’inverse, les parents les plus diplômés lisent des histoires près d’une fois et demie plus souvent. La catégorie professionnelle joue dans le même sens du côté des mères : 75 % des mères cadres chantent souvent des comptines, contre 66 % des mères ouvrières.
Ce qui se transmet, dès la première année, c’est donc un rapport au langage : plus oral d’un côté, plus tourné vers l’écrit et le livre de l’autre. Or l’école valorise particulièrement le second.
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En quoi ce document aide-t-il à comprendre les inégalités scolaires observées bien plus tard ?
Reliez la notion d’habitus au caractère très précoce de ces apprentissages.
Correction
Il montre que les écarts scolaires ne commencent pas à l’école. Avant même de parler, l’enfant est exposé à des pratiques langagières différentes selon le milieu de sa famille : la manipulation des livres, la familiarité avec les histoires et le vocabulaire écrit sont plus fréquentes dans les familles diplômées, tandis que l’oralité domine ailleurs.
Ces premières expériences sont incorporées très tôt et de manière largement inconsciente : elles constituent le noyau de l’habitus. Lorsque l’enfant entre à l’école, l’institution valorise et évalue précisément ce rapport à l’écrit. Les élèves dont la socialisation primaire s’en rapproche paraissent alors « à l’aise » ou « doués », alors qu’ils mobilisent une familiarité acquise ailleurs ; les autres doivent apprendre à l’école ce que les premiers y apportent déjà.
Une bonne réponse insiste sur trois points : la précocité (dès la première année), le caractère implicite de ces apprentissages, et le fait qu’il s’agit d’une différence de registre convertie en inégalité par l’école — non d’un déficit d’attention des familles populaires, puisque les parents les moins diplômés parlent davantage à leur enfant.