Étude de document — Pourquoi l’Europe finance-t-elle moins ses entreprises en fonds propres ?
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Document — Banques, marchés et fonds propres : l’écart entre l’Europe et les États-Unis
Trois économistes de la Banque de France comparent la manière dont les entreprises se financent des deux côtés de l’Atlantique. Leur constat de départ est un retard d’investissement : l’investissement productif européen se situe environ un point et demi de PIB en dessous du niveau américain.
L’accès au financement y contribue. Dans l’enquête que la Banque européenne d’investissement mène auprès de 13 000 entreprises, la part de celles qui considèrent l’accès au financement comme un obstacle majeur à leurs projets a reculé de 25 % à 17 % ; elle reste pourtant quatre fois plus élevée qu’aux États-Unis, où elle n’est que de 4 %.
Depuis la création de l’euro, les conditions de crédit bancaire se sont nettement rapprochées entre pays : l’écart-type des coûts moyens de financement des entreprises a été divisé par deux en dix ans, revenant d’environ un point de pourcentage en 2015 à un demi-point en 2025. Mais l’intégration s’arrête largement là. Le recours aux marchés reste très inférieur en Europe : en 2024, le financement en fonds propres des sociétés non financières représentait 85 % du PIB en zone euro, contre 220 % aux États-Unis, et le financement par titres de dette 14 %, contre 29 %.
Ce retard pèse d’abord sur l’innovation. Une entreprise innovante n’a souvent, pour tout capital, que des actifs immatériels qu’aucun prêteur ne peut saisir en garantie, et des résultats très incertains : le crédit bancaire y est mal adapté, seuls des apporteurs de fonds propres acceptent un tel risque. Or les investisseurs européens exigent une rémunération supplémentaire pour détenir des actions plutôt qu’un actif sûr : cette prime de risque, inférieure d’environ un point à celle des États-Unis entre 2000 et 2015, dépasse depuis 2016 deux points d’écart. Le capital-risque européen n’a levé, entre 2013 et 2023, qu’un septième des fonds levés outre-Atlantique, et parmi les start-up fondées en 2015, la proportion de celles qui ont réussi à lever plus de 15 millions de dollars est deux fois plus faible en Europe qu’aux États-Unis (4,1 % contre 8,3 %).
D’après Jean-Baptiste Gossé, Camille Jehle et Julio Ramos-Tallada (Banque de France), « L’Union pour l’épargne et l’investissement : un levier européen pour renforcer le financement des entreprises », Réalités industrielles, Annales des Mines, février 2026.
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Distinguez précisément les trois modes de financement externe évoqués dans le texte et classez-les selon le risque supporté par l’apporteur de fonds.
Le texte parle de crédit bancaire, de titres de dette et de fonds propres. Demandez-vous à chaque fois qui est remboursé, dans quel ordre, et avec quelle garantie.
Correction
Les trois modes.
- Le crédit bancaire : financement externe intermédié. Une banque avance les fonds, exige souvent une garantie, et supporte le risque de non-remboursement à la place des épargnants.
- Les titres de dette (obligations, titres courts) : financement externe direct par l’endettement. L’entreprise émet elle-même des titres ; les souscripteurs sont des créanciers, ils perçoivent un coupon fixé à l’avance et sont remboursés à l’échéance.
- Les fonds propres (actions, capital-risque) : financement externe direct sans endettement. Les apporteurs deviennent copropriétaires ; ils ne seront jamais remboursés par l’entreprise et ne toucheront un dividende que s’il y a des bénéfices distribués.
Le classement par risque croissant pour l’apporteur de fonds.
- Le prêteur bancaire, le mieux protégé : il a exigé une garantie et il passe avant tout le monde.
- L’obligataire : créancier lui aussi, donc servi avant les actionnaires, mais sans garantie spécifique dans la plupart des cas.
- L’actionnaire, le plus exposé : il n’est servi qu’en dernier, après tous les créanciers, et peut tout perdre.
La contrepartie de ce classement. Personne n’accepterait un risque supplémentaire sans espérer une rémunération plus forte. C’est exactement ce que le texte appelle la prime de risque des actions : le rendement supplémentaire exigé pour détenir une action plutôt qu’un actif sûr.
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Le texte affirme que le crédit bancaire est « mal adapté » au financement des entreprises innovantes. Expliquez ce raisonnement.
Reprenez les deux caractéristiques que le texte attribue à une entreprise innovante, puis demandez-vous ce que fait une banque avant d’accorder un prêt.
Correction
Ce que fait une banque avant de prêter. Elle évalue la probabilité d’être remboursée et cherche à limiter sa perte en cas d’échec. Elle s’appuie donc sur deux éléments : des revenus prévisibles permettant d’honorer les échéances, et une garantie — un bien qu’elle pourra faire vendre si l’emprunteur ne paie plus.
Pourquoi une entreprise innovante ne les offre ni l’un ni l’autre. Le texte le dit avec précision :
- son capital est immatériel : des brevets, des logiciels, des compétences, une marque. Ce sont des actifs « qu’aucun prêteur ne peut saisir en garantie », parce qu’ils n’ont pas de valeur de revente assurée et disparaissent souvent avec l’entreprise elle-même ;
- ses résultats sont très incertains : beaucoup de projets échouent, quelques-uns réussissent spectaculairement. Cette distribution ne convient pas à un prêteur, dont le gain est plafonné au taux d’intérêt convenu quoi qu’il arrive.
C’est là que les fonds propres deviennent indispensables. L’actionnaire, lui, profite pleinement de la réussite : sa participation prend de la valeur sans limite. Il peut donc accepter que la plupart de ses paris échouent, à condition qu’un petit nombre rapporte beaucoup. Le risque n’est plus un obstacle, il est la contrepartie du rendement espéré.
Conséquence. Une économie dont l’épargne se dirige surtout vers les dépôts, les livrets et les obligations finance bien les entreprises établies, qui ont des murs, des machines et un chiffre d’affaires régulier — et beaucoup moins celles qui inventent.
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Le texte oppose une intégration financière réussie et une intégration inachevée. Relevez les chiffres correspondant à chacune et expliquez ce contraste.
Deux domaines sont chiffrés : le coût du crédit bancaire d’un pays à l’autre, et le poids des marchés dans l’économie.
Correction
Ce qui a fonctionné : la convergence du coût du crédit bancaire. L’écart-type des coûts moyens de financement des entreprises entre pays de la zone euro « a été divisé par deux en dix ans, revenant d’environ un point de pourcentage en 2015 à un demi-point en 2025 ». Autrement dit, une entreprise comparable emprunte aujourd’hui à des conditions beaucoup plus proches selon qu’elle est française, italienne ou espagnole. La monnaie unique et l’harmonisation des règles bancaires ont produit leur effet sur ce canal.
Ce qui n’a pas suivi : la taille des marchés. En 2024, le financement en fonds propres des sociétés non financières représente 85 % du PIB en zone euro contre 220 % aux États-Unis — un rapport de un à deux et demi. Pour les titres de dette, l’écart est du même ordre : 14 % contre 29 % du PIB. Le texte y ajoute deux indices convergents : le capital-risque européen n’a levé, sur 2013-2023, qu’un septième des fonds américains, et la proportion de start-up fondées en 2015 ayant levé plus de 15 millions de dollars est de 4,1 % en Europe contre 8,3 % aux États-Unis.
Comment expliquer ce contraste ? Le crédit bancaire est un produit relativement homogène, encadré par une réglementation européenne commune et par une politique monétaire unique : il pouvait converger vite. Les marchés de capitaux, eux, restent fragmentés : chaque pays conserve ses règles fiscales, son droit des sociétés et de la faillite, ses régulateurs. Un investisseur qui achète des actions dans un autre État membre ne rencontre donc pas les mêmes règles ni les mêmes protections, ce qui décourage les placements transfrontaliers et maintient des marchés étroits, peu liquides et coûteux.
La conséquence, mesurable : cette étroitesse se paie par une prime de risque plus élevée, dont l’écart avec les États-Unis est passé d’environ un point (2000-2015) à plus de deux points (depuis 2016).
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L’épargne manque-t-elle en Europe ? Discutez, en mobilisant ce document et ce que vous savez de l’épargne des ménages européens.
Comparez le problème d’un manque de ressources et celui d’une mauvaise orientation des ressources. Souvenez-vous des taux d’épargne européens.
Correction
La réponse attendue est non : le problème n’est pas le volume de l’épargne, mais son orientation.
1. L’épargne européenne est abondante. Les taux d’épargne des ménages européens comptent parmi les plus élevés des grandes économies : 20,0 % du revenu disponible en Allemagne en 2024, 17,9 % en France, 14,5 % en moyenne dans l’Union européenne. Ce n’est donc pas la matière première qui fait défaut. Le titre même de la réforme évoquée par les auteurs — une « Union pour l’épargne et l’investissement » — dit précisément cela : il s’agit de mieux relier une épargne existante à des besoins de financement existants.
2. Le problème est un problème de circuit. Trois obstacles ressortent du texte :
- l’épargne se dirige massivement vers des placements sûrs et liquides — dépôts, livrets, contrats d’assurance-vie en euros — qui financent le crédit et la dette, non les fonds propres ;
- les marchés européens sont fragmentés entre 27 cadres nationaux, ce qui les rend étroits et coûteux : la prime de risque exigée par les investisseurs dépasse de plus de deux points celle des États-Unis depuis 2016 ;
- le capital-risque, qui est le canal spécifique du financement des jeunes entreprises, est très peu développé : un septième des montants américains sur 2013-2023.
3. Ce qui en résulte. Le texte montre la chaîne complète : une épargne mal orientée → des fonds propres rares et chers → des entreprises innovantes sous-financées (4,1 % de start-up parvenant à lever plus de 15 millions de dollars, contre 8,3 % aux États-Unis) → un investissement productif inférieur d’environ un point et demi de PIB. Et 17 % des entreprises européennes citent encore l’accès au financement comme un obstacle majeur, contre 4 % aux États-Unis.
4. Nuance attendue d’un bon devoir. Le document est écrit par des économistes de banque centrale, dans une perspective de politique publique européenne : il insiste, logiquement, sur ce qui manque. Deux réserves méritent d’être posées. D’abord, une comparaison en pourcentage du PIB dépend aussi du niveau des cours boursiers, plus élevés aux États-Unis, et ne mesure donc pas seulement l’effort de financement. Ensuite, une préférence pour les placements sûrs n’est pas en soi une erreur des épargnants : elle protège les patrimoines des ménages modestes. L’enjeu n’est donc pas de supprimer cette épargne prudente, mais d’élargir les canaux permettant à une part de l’épargne longue — celle de l’assurance-vie et de l’épargne retraite — de rejoindre le financement en fonds propres.